Pourquoi le marché du thé est sous tension : Matcha, Assam et changement climatique
Le marché du thé connaît actuellement de fortes tensions. Entre la hausse spectaculaire de la demande de matcha, les effets du changement climatique sur les récoltes, les nouvelles normes européennes sur les résidus de pesticides et les difficultés d'approvisionnement en thé Assam, certaines variétés deviennent plus difficiles à trouver et leur prix évolue. Chez Chabiothé, nous vous expliquons les raisons de cette situation et ses conséquences pour le thé biologique.
Le cas du thé Assam est particulièrement révélateur, avec le durcissement des normes européennes sur certains résidus de pesticides. Mais ce phénomène ne concerne pas uniquement l’Inde. À l’autre bout de l’Asie, le matcha japonais connaît lui aussi une situation particulièrement tendue : une demande mondiale qui explose au moment même où les producteurs doivent composer avec des conditions climatiques de plus en plus difficiles.
Ces situations ont un point commun : produire du thé demande du temps, des conditions agricoles précises et un savoir-faire qui ne peuvent pas être augmentés du jour au lendemain.
Voici quelques explications pour mieux comprendre ce qui se passe derrière notre tasse de thé.

🐝 Néonicotinoïdes : une tempête réglementaire en Europe
Le cœur de la situation repose notamment sur deux néonicotinoïdes : le thiaméthoxame et la clothianidine, auxquels s'ajoute le cas du thiaclopride, dont les limites ont également été modifiées par la réglementation européenne.
L'Union européenne a progressivement abaissé les limites maximales de résidus (LMR) applicables à ces substances. Pour le thé, les LMR du thiaméthoxame et de la clothianidine ont notamment été abaissées à 0,05 mg/kg, avec une application à partir du 7 mars 2026.
Cette évolution répond notamment aux préoccupations européennes concernant les effets des néonicotinoïdes sur les pollinisateurs.
Le problème est que la réglementation européenne s'applique également aux thés importés. Un thé produit hors d'Europe doit donc respecter les mêmes exigences de résidus lorsqu'il entre sur le marché européen.
Pour les producteurs et exportateurs, l'enjeu est considérable : les pratiques agricoles doivent évoluer alors même que les solutions alternatives ne sont pas nécessairement disponibles, efficaces ou économiquement accessibles partout.
Le thé Assam illustre particulièrement bien cette difficulté.
🌿 Le cas de l'Assam : quand une nouvelle norme bouleverse une filière
L'Assam est l'une des grandes régions productrices de thé en Inde. Son climat chaud et humide permet plusieurs récoltes par an, mais rend également les plantations sensibles aux variations de température, aux précipitations et à la pression des ravageurs.
Le tea mosquito bug, notamment, fait partie des insectes qui peuvent affecter les plantations.
Avec le durcissement des exigences européennes sur certains résidus, des lots qui pouvaient auparavant être commercialisés peuvent désormais nécessiter des contrôles supplémentaires, voire ne plus être adaptés à certains marchés.
Cela crée une tension à plusieurs niveaux :
- davantage d'analyses et de contrôles ;
- une sélection plus stricte des lots ;
- une réduction potentielle du nombre de lots compatibles avec le marché européen ;
- des délais d'approvisionnement plus longs ;
- et, mécaniquement, une pression supplémentaire sur les lots répondant déjà aux critères biologiques et réglementaires les plus exigeants.
C'est là qu'apparaît un phénomène assez paradoxal.
🌱 Le bio, refuge… et victime de son succès
Pour certains acheteurs même conventionnel, les thés biologiques deviennent une solution permettant de sécuriser davantage les approvisionnements face aux problématiques de résidus. Le résultat est une augmentation de la demande sur une offre qui, elle, ne peut pas augmenter instantanément.
Un champ ne devient pas biologique en quelques semaines. Il faut du temps, des pratiques agricoles adaptées, une certification et surtout des producteurs prêts à s'engager dans cette démarche. En Assam comme dans d'autres régions productrices, le nombre de producteurs capables de fournir des volumes réguliers de thé bio reste limité.
Cette situation peut donc créer un effet de domino :
moins de lots conventionnels disponibles → davantage de demande sur les lots conformes → tension sur le bio → hausse des prix et allongement des délais.
Et ce phénomène ne concerne pas uniquement le thé noir.
Un autre exemple particulièrement spectaculaire est actuellement celui du matcha japonais.
🍵 Matcha : quand une mode mondiale rencontre les limites de la production
Le matcha est probablement l'un des meilleurs exemples de ce qui peut arriver lorsqu'une demande mondiale explose beaucoup plus rapidement que la capacité de production.
Depuis plusieurs années, le matcha est sorti du cercle relativement restreint de la cérémonie du thé japonaise. On le retrouve désormais dans les cafés, les pâtisseries, les glaces, les chocolats, les boissons froides et de très nombreux produits alimentaires. Les réseaux sociaux ont largement contribué à cette popularisation.
Le phénomène est particulièrement visible en Europe et aux États-Unis, où le matcha est devenu un produit tendance associé au bien-être, aux boissons alternatives au café et à une certaine culture gastronomique japonaise.
Selon les données citées par la presse, la production japonaise de tencha, la matière première utilisée pour fabriquer le matcha, avait déjà plus que doublé en une dizaine d'années, atteignant 5 336 tonnes en 2024. Pourtant, cette progression ne suffit plus à absorber la croissance de la demande mondiale. Certaines maisons japonaises ont même dû limiter les quantités vendues ou faire face à des ruptures de stock.
Mais le plus intéressant est que cette pénurie n'est pas uniquement une histoire de mode.
☀️ Le changement climatique entre en jeu
En 2024 et 2026, le Japon a connu deux années exceptionnellement chaudes. Selon Reuters, certains producteurs de la région ont enregistré des baisses de rendement importantes et les prix du tencha aux enchères de Kyoto ont fortement augmenté.
Le matcha se retrouve ainsi pris entre deux phénomènes qui se renforcent mutuellement :
une demande mondiale en très forte croissance + une production fragilisée par les conditions climatiques.
Et le problème ne peut pas être résolu simplement en plantant davantage de théiers. La production de thé est une agriculture de long terme. De nouvelles plantations nécessitent plusieurs années avant d'atteindre une production exploitable. Reuters rapporte ainsi qu'il faut environ cinq ans pour que de nouvelles parcelles de tencha deviennent réellement productives.
Autrement dit, même lorsqu'une filière identifie une demande supplémentaire aujourd'hui, elle ne peut pas nécessairement y répondre demain.
🌡️ Le changement climatique ne concerne pas seulement le matcha
Le cas du matcha est spectaculaire, mais il s'inscrit dans une problématique beaucoup plus large. Le théier, comme toutes les plantes agricoles, dépend de conditions climatiques relativement précises. Température, pluviométrie, humidité, sécheresse et épisodes extrêmes peuvent modifier les rendements et la qualité des feuilles.
La FAO souligne depuis plusieurs années que le changement climatique représente un risque important pour la production mondiale de thé, notamment à travers l'évolution des températures et des régimes de précipitations, mais aussi l'augmentation des épisodes de sécheresse et d'inondation.
Des travaux consacrés spécifiquement à l'Assam ont également mis en évidence une relation entre les températures élevées et la productivité des plantations : lorsque les températures moyennes mensuelles dépassent certains seuils, le rendement du thé diminue.
Une étude publiée en 2025 va dans le même sens à l'échelle mondiale : elle projette une diminution des surfaces actuellement considérées comme très favorables à la culture du thé dans plusieurs grands pays producteurs dans différents scénarios climatiques.
Le changement climatique peut donc avoir plusieurs conséquences simultanées :
- baisse des rendements ;
- qualité plus irrégulière ;
- périodes de récolte perturbées ;
- augmentation de la pression des ravageurs et maladies ;
- besoins accrus en irrigation ou en protection des cultures ;
- hausse des coûts de production ;
- et, au final, tension sur les prix et les approvisionnements.
🌧️ Trop d'eau ou pas assez : le paradoxe du thé
Le thé est une culture particulièrement dépendante de l'équilibre hydrique. Une période de sécheresse peut ralentir la croissance des jeunes pousses. Mais des précipitations trop importantes ou concentrées sur quelques épisodes peuvent également provoquer des dégâts : ruissellement, érosion des sols, inondations, maladies ou difficultés d'accès aux plantations.
En Assam, les travaux de la FAO et de la Tea Research Association ont notamment documenté les effets des épisodes de sécheresse, des fortes pluies et des inondations sur les plantations de thé du nord-est de l'Inde.
C'est un élément important pour comprendre les tensions actuelles : le changement climatique ne signifie pas simplement "il fait plus chaud". Il signifie surtout que les conditions deviennent plus difficiles à prévoir et plus irrégulières. Or, une filière agricole fonctionne beaucoup mieux lorsque les producteurs peuvent anticiper les conditions de production.
🍃 Le boom du matcha fait grimper le prix des autres thés verts
Le phénomène est encore plus surprenant lorsqu'on regarde ce qui se passe en dehors du marché du matcha. L'explosion de la demande pour le matcha commence à déstabiliser l'ensemble du marché des thés verts japonais.
Pourquoi ? Parce que le matcha est fabriqué à partir de tencha, une feuille de thé cultivée sous ombrage et bénéficiant aujourd'hui de prix particulièrement élevés. Face à cette demande et à ces prix attractifs, certains producteurs japonais choisissent de convertir une partie de leurs parcelles ou de leurs équipements du sencha vers le tencha.
Cette réorientation a une conséquence mécanique : plus de tencha signifie moins de feuilles disponibles pour les autres thés verts.
Au Japon, les producteurs et acheteurs observent ainsi une hausse des prix du sencha, mais également du gyokuro, du bancha et de certaines matières premières destinées au hojicha. Ippodo, l'une des maisons de thé japonaises les plus réputées, indiquait ainsi en 2026 que la réorientation de la production vers le matcha contribuait à faire monter rapidement les prix des autres thés. Dans la préfecture de Kyoto, les prix producteurs de plusieurs catégories de thé ont fortement progressé, avec des hausses particulièrement importantes pour le sencha et le bancha.
Les données japonaises montrent également que cette évolution commence à modifier la structure même de la filière. En 2025, les exportations japonaises de thé vert ont progressé de 42 % en volume et de plus de deux fois en valeur, tandis que les exportations de thés en poudre, notamment le matcha, représentaient environ 70 % des volumes exportés. Dans le même temps, les expéditions de certains autres thés verts comme le sencha ont reculé.
Et le phénomène ne s'arrête pas aux frontières japonaises. La Chine, premier producteur mondial de thé, profite également de la demande mondiale pour le matcha, dont elle augmente la production. Mais cette capacité supplémentaire ne suffit pas à faire disparaître les tensions : selon l'Associated Press, les prix du matcha chinois ont eux aussi augmenté sous l'effet de la forte demande et des contraintes de main-d'œuvre.
On assiste donc à un phénomène assez inédit : une mode qui commence sur un produit très spécifique — le matcha — finit par exercer une pression sur l'ensemble de la chaîne des thés verts.
Et c'est une illustration particulièrement parlante des limites d'une filière agricole : lorsque la demande se déplace brutalement vers une catégorie plus rémunératrice, les producteurs peuvent adapter leur production, mais cette adaptation se fait au détriment des volumes disponibles pour les autres catégories.
⏳ Le thé est une matière première… qui ne se fabrique pas à la demande
C'est probablement l'un des points les plus importants à comprendre lorsqu'on parle de tension sur le marché du thé.
Pour de nombreux produits industriels, une hausse de la demande peut être compensée relativement rapidement par une augmentation de la production.
Pour le thé, c'est beaucoup plus compliqué. Il faut :
planter → faire pousser → entretenir → récolter → transformer → contrôler → exporter.
Et chaque étape dépend de facteurs qui ne sont pas entièrement maîtrisables.
C'est encore plus vrai pour les thés biologiques ou les thés issus de terroirs spécifiques. La capacité de production est donc relativement rigide à court terme. C'est exactement ce que montre aujourd'hui le marché du matcha : même lorsque les prix augmentent et que les producteurs souhaitent répondre à la demande, les nouvelles surfaces et les nouvelles capacités de transformation nécessitent plusieurs années.